DES SECRETS BIEN GARDÉS
Ancien chêne Boppe - 1
Une forêt n’est pas un monument. Elle est composée d’êtres vivants que rien n’empêchera de s’acheminer vers la mort. Les forestiers ont le devoir de raisonner en économistes. Ils doivent donc assigner un terme à la vie des peuplements. Ce terme, ils le choisissent à la manière d’un éleveur, de façon à profiter au maximum de la période au cours de laquelle les arbres produisent le plus de matière ligneuse. Ils évitent cette période de vie ralentie et de décrépitude pendant laquelle l’accroissement est nul. Ce raisonnement est légèrement modifié lorsque les élèves sont en mesure de produire du bois de qualité, à un âge avancé, même en petite quantité. Mais un bon aménagiste gardera toujours le souci du rapport, entre le capital investi et les revenus obtenus. ….La parcelle artistique des Clos, fournira un exemple de l’intérêt que peut présenter une réserve exceptionnelle.
Ces paroles de Mr Viney, jadis inspecteur principal des Eaux & Forêts au Mans vous situent l’importance du dilemne auquel tout forestier est un jour ou l’autre confronté.
Ce merveilleux dilemne nous permet aujourd’hui de pouvoir contempler cette “réserve hors d’âge”, possèdant sans doute les plus vieux arbres de futaie pleine en France…
…ceux de la futaie des Clos.

Les Clos sur Saint-Pierre du Lorouër
Il est bien loin le temps des cueilleurs-chasseurs.
Henri Roquet dans « les beaux vieux arbres de la Sarthe » (1939-1942) magnifie dans son texte la puissance des lieux.
Projetons-nous aux environs de 1650 dans L’ancien enclos nommé dans la toponymie orale le « champ du serf ou du cerf ».
La futaie claire présente est régénérée selon les préceptes de Colbert (1669). Elle laisse alors place aux jeunes semis.
Sa régénération sera programmée aux alentours de 1890.
Jusqu’au 19ème siècle, d’éclaircies en éclaircies, cette parcelle devient le témoin privilégié de l’histoire avec un grand « H » de notre belle forêt.
Mais bientôt, à l’aube de sa régénération, les forestiers et plus particulièrement ceux de Nancy (l’École Nationale des Eaux et Forêts) remarquent cette entité forestière.
Début juin 1894, un chêne est baptisé :

Le chêne Boppe - le futur élu
Un magnifique chêne qui présentait un fût absolument droit jusqu’à la cime, sans nœud et sans défauts. Le plus gros arbre sans basses branches est repéré, puis baptisé en présence et en l’honneur de Lucien Boppe : 52ème directeur de l’ENEF (l’École Nationale Forestière de Nancy). Lucien Boppe (1834-1907) était inspecteur des forêts, professeur de sylviculture et dirigea l’École forestière de Nancy à partir de 1893–1898, après en avoir été le sous-directeur pendant 12 ans.

Lucien Boppe, directeur de l'ENEF

Déjeuner aux Clos 1924 (photo Thiollier)
Entre les 6 et 9 Juin, le baptême fut célébré lors d’une tournée de Mrs les conservateurs d’Alençon (E. Charlemagne), de Nancy (Mrs. les agents de l’ENEF dont Mr. Lucien Boppe : directeur)
Pour la petite histoire, Mr Boppe reviendra sur Bercé l’année suivante du 18 au 22 Juin avec les élèves de l’ENEF.
Il donnera au garde Heintz deux boîtes de dragées en remerciements des deux loges construites en vue de la réception de l’École Nationale des Eaux et Forêt, le jour du baptême.
En 1895 : la futaie est remarquablement riche :

Futaie dense dans les Clos
Plus de 1000 m³/ha (alors qu’une futaie normale pèse entre 450 à 650m³/ha à la fin de sa vie). La hauteur importante des arbres, (la plus haute de France dans sa catégorie est relevée non loin d’ici, dans le vallon de l’Hermitière), leur qualité et leur abondance incitent les forestiers d’alors à demander le maintien en futaie, alors qu’elle devait être logiquement régénérée (à 240 ans).
Mais y a t il quelconque logique dans une telle décision ?
L’inspecteur Viney expose ici le point de vue du forestier sur cette parcelle des Clos
A propos d’une parcelle artistique
Ou l’intégrale dans ce PDF : A propos d’une parcelle artistique
L’inspecteur Roulleau, est un avocat tout désigné pour les Clos.
Tant et si bien que le 30 novembre 1895, il fait le rapport suivant :
Reproduction du rapport Roulleau
Juin 1896 :
Les élèves de la 71ème promotion de l’École forestière, sous la direction de deux de leurs professeurs, MM. Gustave Huffel et Antoine Jolyet, ont visité les 16 et 17 juin dernier la forêt domaniale de Bercé (Sarthe). M. Charlemagne, conservateur des forêts à Alençon, avait tenu à recevoir l’École au seuil même de sa conservation, là où elle avait installé son quartier général, dans la petite ville de Château-du-Loir.
Nous avons décrit ici même les splendeurs des massifs de futaie que
Bercé offre aux forestiers; nous n’y reviendrons donc pas.
Contentons-nous seulement de dire que le chêne Boppe et
le peuplement qui l’entoure ont excité l’admiration générale.
Le lecteur jugera par les chiffres suivants si cet enthousiasme est immérité.
Ce vieux massif de chêne pur a 210 ans, et renferme actuellement à
l’hectare un volume grume de 976 mètres cubes.
La production moyenne depuis la naissance a été de 6m³76;
elle se maintient encore aujourd’hui, pour la dernière période
de 20 ans, à 6m³21. L’hectare a été estimé net en 1896 à
43.3oo fr. La valeur vénale de la production
à l’hectare est actuellement de 280 fr.
Les fûts atteignent 25 et 3o mètres; les cimes sont amples,
d’une vigueur de végétation qui ne se dément pas malgré l’âge ;
les diamètres oscillent entre o m. 6 et 1 m.2. Un sous-étage de hêtre,
épais, élancé, couvre le sol.
De tels peuplements semblent défier les siècles.
Le spectacle de pareilles futaies est bien fait, on en conviendra,
pour frapper l’esprit des jeunes gens et éveiller en eux cette fibre
forestière, que l’on a tant raillée, mais sans laquelle l’amour du
métier risque fort de s’atrophier.
Quatre élèves étrangers, un belge, un danois, un grec et un roumain,
s’étaient joints à l’École, que guidaient en ses tournées MM. de Vercly,
inspecteur des forêts, et Roulleau, inspecteur adjoint a Mans.

Rénovation de la pancarte du chêne Boppe
En 1897 les élèves de l’ENEF sont au chevet de la réfection de la pancarte. La méthode est sportive et efficace, tellement qu’elle sera encore utilisée en forêt de Réno-Valdieu.

En forêt de Réno-Valdieu (Orne) vers 1950
En 1904 :
Après une dure bataille interne, la proposition de maintien est retenue par le Ministère de l’Agriculture d’alors et confirmée le 18 novembre 1907 à l’Assemblée Nationale où les élus locaux (le député Ajam en tête) ont porté l’affaire, ne voulant pas être laissés pour compte, devant une opinion publique Sarthoise plus qu’unie.

Le député Ajam dans son bureau
Autres articles concernant les officiers forestiers :
Chêne Roulleau de la Roussière
Enquête sur la mort du chêne Boppe
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Chêne Roulleau de la Roussière
Enquête sur la mort du chêne Boppe
Bibliographie :
L’inspecteur Viney nous relate l’histoire de cette parcelle des Clos vue par elle-même :
Mémoires d’une parcelle de la forêt de Bercé
Bercé une Forêt d’exception (Y. Gouchet - 2018)